Leçon 13 sur 21
La structure de la société
Je sais décrire l'organisation de la société africaine traditionnelle puis coloniale telle que la littérature la représente, et je sais analyser la place d'un personnage dans cette société.
- 50 min
- 5 exercices corrigés
- 2 schémas
- QCM de 5 questions
À la fin de la leçon, tu sauras :
- Décrire les principaux groupes de la société traditionnelle mandingue (hommes libres, gens de métier, captifs) et le rôle des anciens
- Expliquer le rôle du griot et du forgeron dans les œuvres
- Montrer comment la colonisation a transformé la hiérarchie sociale
- Analyser un texte sous l'angle de la structure sociale
Avant de commencer : La littérature orale ; la vie communautaire
1Je découvre
Lors du mariage de sa cousine à Kankan, Aïssatou observe la fête. Les anciens sont assis à l'ombre, sur des chaises, et tout le monde vient les saluer en premier. Un griot, sa kora à la main, chante la généalogie de la famille du marié : il cite les ancêtres, rappelle leurs exploits, et les parents, émus, lui offrent des billets de banque. Un peu plus loin, le vieux Sékou, forgeron du quartier, est traité avec un respect mêlé de crainte : on dit que son métier le met en contact avec des forces secrètes.
Aïssatou se demande pourquoi chacun semble avoir une place précise : le griot parle, le forgeron forge, les anciens décident, les jeunes servent. D'où vient cet ordre ? Est-il juste ? A-t-il changé avec le temps ?
Comment la société africaine traditionnelle était-elle organisée, et comment la littérature représente-t-elle cette structure et ses transformations ?
2Je comprends
1. Qu'est-ce que la structure d'une société ?
La structure sociale est la manière dont une société est organisée : quels groupes la composent, quelle place et quel rôle chacun y occupe, qui détient l'autorité. Une société peut être hiérarchisée (les groupes sont classés du plus élevé au plus bas) ou plus égalitaire.
Dans la plupart des sociétés traditionnelles d'Afrique de l'Ouest, la structure reposait sur trois principes :
- la naissance : on appartient au groupe de ses parents ;
- l'âge : l'aîné commande au cadet (on parle de gérontocratie, le pouvoir des anciens) ;
- le sexe : hommes et femmes ont des tâches et des espaces différents.
2. Les grands groupes de la société mandingue traditionnelle
Prenons l'exemple de la société mandingue (Malinké), très présente en Haute-Guinée et bien représentée dans la littérature.
- 1Les hommes libres (horon) : familles de chefs, de guerriers et d'agriculteurs ; ils détiennent le pouvoir politique
- 2Les gens de métier (nyamakala) : forgerons (numu), griots (jeli), travailleurs du cuir ; leur savoir est héréditaire
- 3Les captifs (jon) : personnes privées de liberté, souvent prises à la guerre, attachées au service d'une famille
a) Les hommes libres. Ils sont cultivateurs, guerriers ou chefs. Le roi (mansa) ou le chef de village est choisi dans certaines familles. Il gouverne avec le conseil des anciens.
b) Les gens de métier. Ce ne sont pas des « inférieurs » au sens du mépris : ils ont un savoir spécialisé, transmis de père en fils, et souvent un pouvoir mystérieux.
- Le forgeron transforme le fer et l'or. Il est craint et respecté, car on lui prête des liens avec les génies. Il fabrique les outils des champs et les armes, et joue souvent un rôle dans l'initiation.
- Le griot est le « maître de la parole » : il garde la mémoire des familles, chante les louanges, conseille les rois, sert d'intermédiaire dans les mariages et les conflits.
c) Les captifs. Ils constituaient la main-d'œuvre des familles puissantes. Leur condition variait : certains étaient très proches de la famille de leur maître. Cette servitude a été officiellement abolie à l'époque coloniale, mais elle a laissé des traces dans les mentalités.
Dans les autres régions de Guinée, on trouve des organisations comparables, par exemple au Fouta-Djallon, où la société peule distinguait elle aussi des familles libres, des artisans et des descendants de captifs.
3. Le griot et le forgeron dans les œuvres
Soundjata ou l'épopée mandingue (1960), transcrite par l'historien guinéen Djibril Tamsir Niane, commence par la parole du griot Mamadou Kouyaté, qui se présente comme la mémoire des hommes. Dans l'épopée, le griot Balla Fasséké accompagne Soundjata : il l'encourage et chante ses exploits. Le texte montre que le griot n'est pas un simple chanteur : il est conseiller et historien.
Dans L'Enfant noir (1953) de Camara Laye, le père du narrateur est forgeron et orfèvre à Kouroussa. Quand il travaille l'or, un griot chante ses louanges pendant qu'il fond le métal. L'atelier est un lieu presque sacré, et le petit serpent noir, génie protecteur de la famille, montre que le métier est lié au monde invisible.
4. La société coloniale : une nouvelle hiérarchie
Avec la colonisation, une autre structure se superpose à l'ancienne.
- Autorité : roi, chef, conseil des anciens
- Place fixée par la naissance et l'âge
- Le griot et le forgeron ont un savoir respecté
- Le chef tient son pouvoir de la tradition
- Économie de subsistance et d'échanges locaux
- Autorité : administrateur colonial, commandant de cercle
- Place fixée par la race, l'école et l'argent
- L'interprète et le commis ont le pouvoir de l'écrit
- Le chef est nommé ou contrôlé par le colonisateur
- Impôt, cultures d'exportation, travail forcé
Au sommet se trouvent les colons (administrateurs, commerçants, missionnaires). Au milieu, les Africains passés par l'école française : interprètes, instituteurs, commis, parfois appelés « évolués ». En bas, la grande masse des « indigènes », soumis à l'impôt et au travail forcé.
La littérature dénonce cet ordre injuste :
- dans L'Étrange Destin de Wangrin (1973), le Malien Amadou Hampâté Bâ raconte l'ascension d'un interprète rusé qui profite de sa position entre les Blancs et les chefs locaux ;
- dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), le Sénégalais Ousmane Sembène raconte la grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger (1947-1948) et montre des ouvriers africains qui s'unissent contre l'inégalité.
5. Ce que la littérature pense de cette structure
Les écrivains ont trois attitudes, souvent mêlées :
- valoriser l'ordre traditionnel, qui donnait à chacun une place et un rôle (Niane, Camara Laye) ;
- critiquer les injustices anciennes : privilèges de naissance, sort des captifs, pouvoir sans partage des aînés ;
- dénoncer la hiérarchie coloniale fondée sur la domination (Sembène, Hampâté Bâ).
Méthode
Pour analyser la structure sociale dans un texte :
- Je relève les personnages et je note le groupe auquel chacun appartient (chef, griot, forgeron, captif, colon, interprète…).
- Je repère les signes de hiérarchie : qui parle en premier, qui obéit, qui est servi, qui est salué.
- Je nomme ce qui fonde l'autorité : naissance, âge, savoir, argent, force, écrit.
- Je cherche les tensions : un personnage qui veut changer de place ou qui conteste l'ordre.
- Je formule le point de vue de l'auteur (éloge, critique, ironie) et je le justifie par le texte.
Exemple
Texte (écrit pour la leçon) : « Quand le chef entra, les anciens se levèrent ; le griot, derrière lui, lança le nom des ancêtres. Les jeunes gens, assis au dernier rang, baissèrent les yeux. Seul l'interprète resta assis : il portait un casque blanc et une lettre du commandant. »
Analyse :
Groupes : le chef, les anciens, le griot, les jeunes, l'interprète.
Hiérarchie traditionnelle : les anciens se lèvent pour le chef ; les jeunes, « au dernier rang », baissent les yeux ; le griot annonce et glorifie.
Nouvelle autorité : l'interprète « resta assis » ; il tire son pouvoir de la « lettre du commandant », c'est-à-dire de l'écrit et du colonisateur.
Point de vue : le texte montre, par l'opposition finale (« Seul… »), que la hiérarchie coloniale défie et affaiblit l'ordre ancien.
Exemple
Question de réflexion : pourquoi le griot est-il indispensable dans la société mandingue ?
Réponse rédigée : Le griot est indispensable parce qu'il garde la mémoire collective dans une société de tradition orale. Il connaît les généalogies, raconte l'histoire des royaumes et rappelle aux vivants les exploits de leurs ancêtres, ce qui les pousse à s'en montrer dignes. Il est aussi conseiller et médiateur : il transmet les demandes en mariage et apaise les conflits. Dans Soundjata, Balla Fasséké accompagne le héros et chante sa gloire : sans griot, l'histoire du Mandé serait oubliée.
3Je retiens
Je retiens
Structure sociale : organisation d'une société en groupes, avec des places, des rôles et une autorité.
Société traditionnelle mandingue : hommes libres (horon), gens de métier (nyamakala : forgerons, griots…), captifs (jon) ; pouvoir des anciens (gérontocratie).
Le griot : maître de la parole, mémoire, conseiller, médiateur (Soundjata, D. T. Niane, 1960).
Le forgeron : maître du fer et du feu, craint et respecté (le père dans L'Enfant noir, Camara Laye, 1953).
Société coloniale : colons au sommet, « évolués » au milieu (interprètes, commis), « indigènes » en bas.
Œuvres critiques : L'Étrange Destin de Wangrin (Hampâté Bâ, 1973) ; Les Bouts de bois de Dieu (Sembène, 1960).
4Erreurs fréquentes
- Croire que « gens de métier » signifie « gens méprisés » : le forgeron et le griot ont un savoir et un pouvoir reconnus, même s'ils ne détiennent pas le pouvoir politique.
- Réduire le griot à un chanteur ou à un « flatteur » : il est d'abord historien, conseiller et médiateur.
- Juger une société ancienne avec des mots d'aujourd'hui sans l'expliquer : décris d'abord comment elle fonctionnait, puis donne ton avis de façon argumentée et respectueuse.
- Confondre le chef traditionnel et l'administrateur colonial : l'un tient son autorité de la tradition, l'autre de la puissance coloniale.
5Je m’exerce
1Exercice 1
(Questions de cours)
a) Qu'appelle-t-on la gérontocratie ?
b) Cite les trois grands groupes de la société mandingue traditionnelle.
c) Donne deux rôles du griot.
d) Qui a transcrit Soundjata ou l'épopée mandingue, et en quelle année ce livre a-t-il paru ?
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a) La gérontocratie est une organisation où le pouvoir appartient aux personnes âgées, les anciens ; l'aîné commande au cadet.
b) Les hommes libres (horon), les gens de métier (nyamakala) et les captifs (jon).
c) Par exemple : garder la mémoire des familles et de l'histoire ; conseiller les rois ; servir de médiateur dans les mariages et les conflits (deux au choix).
d) L'historien guinéen Djibril Tamsir Niane ; le livre a paru en 1960.
2Exercice 2
Relie chaque personnage à son groupe ou à sa fonction : le père du narrateur de L'Enfant noir ; Balla Fasséké ; Wangrin ; le commandant de cercle.
Fonctions proposées : interprète ; administrateur colonial ; forgeron-orfèvre ; griot.
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- le père du narrateur de L'Enfant noir : forgeron-orfèvre ;
- Balla Fasséké : griot ;
- Wangrin : interprète ;
- le commandant de cercle : administrateur colonial.
3Exercice 3
(Analyse de texte) Lis ce texte écrit pour la leçon.
« À Kouroussa, le vieux forgeron ne parlait jamais pour rien. Quand il posait son marteau, les apprentis se taisaient. Les gens du village venaient lui demander une houe, un couteau, parfois un conseil. On disait qu'il connaissait les paroles qui apaisent le feu. »
a) Relève deux indices qui montrent l'autorité du forgeron.
b) Quels sont les deux types de services qu'il rend au village ?
c) Quelle phrase montre la dimension mystérieuse de son métier ?
d) Quel est le point de vue du narrateur sur ce personnage ?
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a) « les apprentis se taisaient » quand il pose son marteau ; « ne parlait jamais pour rien » (sa parole est rare, donc précieuse) ; on accepte aussi : les villageois viennent lui demander conseil.
b) Il rend des services matériels (fabriquer une houe, un couteau) et des services moraux (donner un conseil).
c) « On disait qu'il connaissait les paroles qui apaisent le feu » : son métier est lié à un savoir secret, presque magique.
d) Le narrateur exprime son admiration et son respect : il présente le forgeron comme un homme sage et puissant, indispensable au village.
4Exercice 4
(Réflexion) En 8 à 10 lignes, explique comment la colonisation a modifié la hiérarchie sociale traditionnelle. Appuie-toi sur au moins une œuvre.
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Exemple de réponse :
« La colonisation a superposé une nouvelle hiérarchie à l'ordre traditionnel. Désormais, le vrai pouvoir appartient à l'administrateur colonial, et non plus au roi ou au conseil des anciens ; le chef de village est souvent nommé ou contrôlé par le commandant de cercle. L'école et l'écrit deviennent les nouvelles sources de puissance : l'interprète et le commis, qui savent lire et parler français, prennent une importance qu'ils n'auraient jamais eue autrefois. Dans L'Étrange Destin de Wangrin, Amadou Hampâté Bâ montre un interprète qui profite de cette position pour s'enrichir et manipuler à la fois les Blancs et les chefs. Ainsi, la naissance et l'âge ne suffisent plus : la race, le diplôme et l'argent fixent désormais la place de chacun. »
5Exercice 5
(Dissertation, plan détaillé) Sujet : « La littérature africaine idéalise la société traditionnelle. » Discutez cette affirmation. Rédige l'introduction et le plan détaillé en deux parties avec des exemples.
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Introduction : « Après des siècles de mépris colonial, les premiers écrivains africains ont voulu montrer la grandeur des civilisations de leur continent. On leur reproche parfois d'avoir peint un tableau trop beau : "la littérature africaine idéalise la société traditionnelle". Cette littérature ne fait-elle que glorifier le passé, ou sait-elle aussi en montrer les injustices ? Nous verrons qu'elle a d'abord célébré l'ordre ancien, puis qu'elle en a aussi dénoncé les limites. »
I. Une littérature qui célèbre : l'harmonie des rôles (griot, forgeron, anciens) ; la grandeur de l'épopée (Soundjata) ; l'enfance heureuse au sein d'un ordre respecté (L'Enfant noir).
II. Une littérature qui critique : pouvoir des anciens et mariage imposé (Sous l'orage de Seydou Badian) ; injustice des hiérarchies, anciennes et coloniales (Les Bouts de bois de Dieu, L'Étrange Destin de Wangrin).
Conclusion : la littérature africaine n'est pas seulement nostalgique ; elle est aussi lucide et engagée.
Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.
6Je vérifie
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