Aller au contenu
Français · 12e SS

Leçon 15 sur 52

Le procès du colonialisme

Je sais expliquer comment la littérature africaine a fait le procès du colonialisme : les accusations portées, les œuvres majeures et les procédés utilisés (réquisitoire, satire, ironie).

  • 55 min
  • 5 exercices corrigés
  • 2 schémas
  • QCM de 5 questions

À la fin de la leçon, tu sauras :

  • Identifier les chefs d'accusation portés contre le colonialisme (violence, exploitation, mépris culturel, hypocrisie de la mission civilisatrice)
  • Présenter les œuvres majeures du procès du colonialisme : Césaire, Oyono, Mongo Beti, Dadié, David Diop, Sembène Ousmane
  • Analyser les procédés de la dénonciation et rédiger un paragraphe argumenté

Avant de commencer : Les leçons du chapitre sur la Négritude et sur Fanon.

1Je découvre

Au lycée de Kankan, la classe de 12e organise un « procès fictif » en cours de français. Le sujet : « Le colonialisme doit-il être condamné ? » Sékou joue le procureur, Kadiatou l'avocate de la défense, et les autres élèves forment le jury.

Sékou prépare son réquisitoire : il cite le travail forcé, l'impôt de capitation, les humiliations, l'interdiction des langues africaines à l'école. Kadiatou, qui doit défendre l'accusé, cherche des arguments : « On dit que la colonisation a apporté des routes, des écoles, des hôpitaux… » Sékou réplique : « Pour qui, ces routes ? Pour transporter quoi ? Et combien d'Africains allaient dans ces écoles ? »

Les écrivains africains ont mené exactement ce procès, non pas dans une salle de classe, mais dans leurs livres, entre les années 1930 et les indépendances.

Quelles accusations la littérature africaine a-t-elle portées contre le colonialisme, et comment les écrivains ont-ils construit leur réquisitoire ?

2Je comprends

1. Qu'est-ce que « faire le procès » ?

Au sens propre, un procès est une action en justice où l'on juge un accusé. Au sens figuré, faire le procès de quelque chose, c'est l'accuser publiquement, rassembler des preuves contre lui et demander sa condamnation.

Dans la littérature africaine, le procès du colonialisme désigne l'ensemble des œuvres qui dénoncent le système colonial, surtout dans les années 1945-1960, juste avant les indépendances. L'écrivain y joue le rôle de témoin et de procureur.

2. Les chefs d'accusation

AccusationCe que les écrivains dénoncent
La violencela conquête, la répression des révoltes, les châtiments corporels, les humiliations
L'exploitation économiquele travail forcé, l'impôt de capitation, les cultures imposées (arachide, coton, cacao), les richesses emportées vers l'Europe
Le mépris culturell'assimilation, l'interdiction des langues africaines, la négation de l'histoire (théorie de la table rase)
Le racismela séparation entre quartiers européens et « indigènes », le code de l'indigénat, l'injustice devant la loi
L'hypocrisiela « mission civilisatrice » qui prétend apporter le progrès mais sert les intérêts du colonisateur ; parfois la complicité de certains missionnaires

3. Les œuvres majeures

a) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950). C'est le réquisitoire le plus célèbre. Césaire y affirme dès la première phrase qu'une civilisation incapable de résoudre les problèmes qu'elle crée est une civilisation décadente. Il résume la colonisation par une équation frappante : « colonisation = chosification ». Le colonisé est transformé en chose, en instrument de production. Césaire montre aussi que la colonisation déshumanise le colonisateur lui-même, qui s'habitue à la violence.

b) Ferdinand Oyono (Cameroun), Une vie de boy (1956). Le roman se présente comme le journal intime de Toundi, un jeune Africain devenu « boy » (domestique) chez le commandant blanc. Toundi découvre peu à peu l'hypocrisie, la cruauté et la corruption des colons. Accusé à tort, il est battu et meurt. Le même auteur publie Le Vieux Nègre et la médaille (1956), où un vieil homme, décoré pour avoir « tout donné » à la France, est humilié le jour même de sa décoration.

c) Mongo Beti (Cameroun), Le Pauvre Christ de Bomba (1956). Le roman montre, à travers les yeux d'un jeune boy naïf, l'échec d'un missionnaire qui découvre les abus commis autour de sa mission. Il dénonce la complicité entre une partie de l'entreprise missionnaire et l'administration coloniale.

d) Bernard Dadié (Côte d'Ivoire). Dans son poème « Je vous remercie mon Dieu », tiré du recueil La Ronde des jours (1956), il retourne avec ironie le mépris : il remercie Dieu de l'avoir créé noir, et fait de sa couleur le signe de sa force et de sa souffrance.

e) David Diop (Sénégal), Coups de pilon (1956). Poèmes de révolte violente, dont « Afrique mon Afrique », qui évoque la souffrance de l'Afrique sous le joug colonial et la promesse de la liberté.

f) Sembène Ousmane (Sénégal), Les Bouts de bois de Dieu (1960). Le roman raconte la grande grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger (1947-1948). Il montre la lutte collective des travailleurs, et des femmes, pour l'égalité des droits avec les employés européens.

  1. 11921 : préface de Batouala (René Maran), première accusation publique
  2. 21939 : Cahier d'un retour au pays natal (Césaire), le cri de révolte
  3. 31950 : Discours sur le colonialisme (Césaire), le réquisitoire
  4. 41956 : Une vie de boy (Oyono), Le Pauvre Christ de Bomba (Mongo Beti), Coups de pilon (David Diop)
  5. 51960 : Les Bouts de bois de Dieu (Sembène Ousmane), la lutte collective
Les grandes étapes du procès littéraire du colonialisme.

4. Les procédés de la dénonciation

Les écrivains n'accusent pas tous de la même manière :

  • Le réquisitoire direct : l'auteur accuse ouvertement, avec des arguments et une rhétorique d'orateur (questions rhétoriques, anaphores, hyperboles). Exemple : Discours sur le colonialisme.
  • La satire : l'auteur ridiculise les colons en montrant leurs défauts (vanité, lâcheté, corruption). Exemple : le commandant et sa femme dans Une vie de boy.
  • L'ironie : l'auteur dit le contraire de ce qu'il pense pour faire comprendre la vérité. Exemple : le vieux Meka fier de sa médaille, puis humilié, dans Le Vieux Nègre et la médaille.
  • Le regard naïf : un narrateur innocent (Toundi, le boy de Bomba) décrit ce qu'il voit sans comprendre ; le lecteur, lui, comprend l'injustice. Ce procédé rend la dénonciation plus forte.
  • Le cri lyrique : le poète exprime la souffrance et la révolte avec émotion (David Diop).
  • Le récit collectif : le roman montre un peuple entier qui s'organise et lutte (Sembène Ousmane).
Dénonciation directe
  • réquisitoire, essai, discours
  • l'auteur accuse ouvertement
  • arguments, questions rhétoriques, formules frappantes
  • exemple : Discours sur le colonialisme
Dénonciation indirecte
  • roman, satire, ironie
  • l'auteur laisse le lecteur comprendre
  • narrateur naïf, situations absurdes, caricature
  • exemple : Une vie de boy, Le Vieux Nègre et la médaille
Deux manières de faire le procès du colonialisme.

5. Un débat : Camara Laye et L'Enfant noir

En 1953, le Guinéen Camara Laye publie L'Enfant noir, récit tendre et nostalgique de son enfance à Kouroussa. Certains critiques, dont Mongo Beti, lui ont reproché de ne pas dénoncer la colonisation et de présenter une Afrique paisible, comme si l'oppression n'existait pas. D'autres ont répondu que montrer la beauté et la dignité d'une culture africaine était déjà une manière de répondre au mépris colonial. Ce débat pose une question importante : l'écrivain africain doit-il toujours être engagé ?

Exemple

Question : Explique la formule de Césaire « colonisation = chosification ».

Réponse rédigée : Par cette équation, Césaire résume l'effet de la colonisation sur les colonisés : elle les transforme en choses. Le colonisé n'est plus considéré comme une personne ayant des droits, une culture et une dignité, mais comme un instrument de travail, une main-d'œuvre à exploiter. La forme mathématique de la formule la rend frappante et facile à retenir : elle présente cette vérité comme une évidence démontrée.

Exemple

Question : Pourquoi le regard naïf du narrateur rend-il la dénonciation plus forte dans Une vie de boy ?

Réponse rédigée : Au début du roman, Toundi admire les Blancs et raconte ce qu'il voit sans juger. Mais le lecteur, lui, comprend l'hypocrisie et la cruauté que Toundi ne voit pas encore. Ce décalage crée une ironie : les colons se révèlent d'eux-mêmes, par leurs actes. La dénonciation paraît alors plus objective, car ce n'est pas l'auteur qui accuse, ce sont les faits. Le lecteur est poussé à tirer lui-même la conclusion, ce qui le touche davantage.

Méthode

Pour rédiger un paragraphe argumentatif de dénonciation :

  1. J'énonce l'idée (l'accusation) en une phrase claire.
  2. J'explique l'idée par un argument logique.
  3. Je l'illustre par un exemple précis : œuvre, auteur, date, personnage ou scène.
  4. J'analyse l'exemple : je montre comment il prouve l'idée.
  5. Je conclus le paragraphe par une phrase qui relie l'idée au sujet.

3Je retiens

Je retiens

Faire le procès du colonialisme : accuser publiquement le système colonial, preuves à l'appui ; l'écrivain est témoin et procureur.

Chefs d'accusation : violence, exploitation économique (travail forcé, impôt), mépris culturel, racisme, hypocrisie de la « mission civilisatrice ».

Œuvres : Césaire, Discours sur le colonialisme (1950, « colonisation = chosification ») ; Oyono, Une vie de boy et Le Vieux Nègre et la médaille (1956) ; Mongo Beti, Le Pauvre Christ de Bomba (1956) ; David Diop, Coups de pilon (1956) ; Dadié, « Je vous remercie mon Dieu » ; Sembène Ousmane, Les Bouts de bois de Dieu (1960).

Procédés : réquisitoire direct, satire, ironie, regard naïf, cri lyrique, récit collectif.

Débat : L'Enfant noir de Camara Laye (1953) et la question de l'engagement de l'écrivain.

4Erreurs fréquentes

  • Accumuler des titres sans expliquer comment chaque œuvre dénonce : il faut toujours analyser le procédé.
  • Confondre ironie et satire : l'ironie dit le contraire de ce qu'elle pense ; la satire ridiculise pour critiquer (elle utilise souvent l'ironie).
  • Croire que tous les écrivains africains de l'époque dénoncent de la même façon : certains accusent directement, d'autres suggèrent.
  • Juger L'Enfant noir sans nuance : c'est un débat, et un bon devoir présente les deux positions.

5Je m’exerce

1Exercice 1

Relie chaque œuvre à son auteur, son pays et sa date : Une vie de boy ; Discours sur le colonialisme ; Les Bouts de bois de Dieu ; Le Pauvre Christ de Bomba ; Coups de pilon.

Voir le corrigéCacher le corrigé
  • Une vie de boy : Ferdinand Oyono, Cameroun, 1956.
  • Discours sur le colonialisme : Aimé Césaire, Martinique, 1950.
  • Les Bouts de bois de Dieu : Sembène Ousmane, Sénégal, 1960.
  • Le Pauvre Christ de Bomba : Mongo Beti, Cameroun, 1956.
  • Coups de pilon : David Diop, Sénégal, 1956.

2Exercice 2

Cite trois chefs d'accusation portés contre le colonialisme et illustre chacun par un exemple littéraire.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Exemples :

  • La violence : Toundi, le boy d'Oyono, est battu et meurt après avoir été accusé à tort (Une vie de boy).
  • L'exploitation économique : les cheminots africains luttent pour obtenir les mêmes droits que les employés européens (Les Bouts de bois de Dieu).
  • L'hypocrisie de la mission civilisatrice : Césaire montre qu'elle cache une « chosification » du colonisé (Discours sur le colonialisme).

3Exercice 3

Lis ce passage, écrit pour l'exercice, dans lequel parle un jeune domestique.

« Monsieur le Commandant est très bon. Hier, il n'a donné que dix coups de chicotte au vieux Sory, qui avait oublié de le saluer. Madame dit que c'est pour notre bien, que nous devons apprendre la politesse. Je crois qu'elle a raison, car elle est très instruite. »

a) Quel procédé l'auteur utilise-t-il ? Justifie.

b) Relève deux phrases dont le lecteur comprend le contraire de ce que dit le narrateur.

c) Quel chef d'accusation ce passage illustre-t-il ?

Voir le corrigéCacher le corrigé

a) L'auteur utilise l'ironie, à travers un narrateur naïf : le domestique approuve ce que le lecteur trouve révoltant.

b) « Monsieur le Commandant est très bon » (alors qu'il fait fouetter un vieil homme) ; « Je crois qu'elle a raison, car elle est très instruite » (alors que Madame justifie la violence).

c) Il illustre la violence et le racisme du système colonial, ainsi que l'hypocrisie de la « mission civilisatrice » (« c'est pour notre bien »).

4Exercice 4

Présente en six à huit lignes le débat autour de L'Enfant noir de Camara Laye et donne ton avis.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Exemple de réponse :

En 1953, Camara Laye publie L'Enfant noir, récit de son enfance à Kouroussa, en Haute-Guinée. Certains critiques, comme Mongo Beti, lui ont reproché de montrer une Afrique paisible sans dénoncer la colonisation, à une époque où elle écrasait les peuples. D'autres ont répondu que décrire avec respect la vie d'une famille malinké, le savoir du père forgeron, les rites et la tendresse maternelle, c'était déjà prouver la richesse de la culture africaine face au mépris colonial. À mon avis, les deux formes d'écriture se complètent : l'une accuse, l'autre montre ce que la colonisation voulait nier.

5Exercice 5

(Dissertation, type examen) Sujet : « La littérature peut-elle être une arme contre l'injustice ? » Tu t'appuieras sur les œuvres du procès du colonialisme. Rédige l'introduction et deux paragraphes argumentés complets.

Voir le corrigéCacher le corrigé

Exemple :

Introduction : L'injustice semble relever de l'action politique plutôt que de la littérature. Pourtant, entre 1945 et 1960, de nombreux écrivains africains ont fait le procès du colonialisme dans leurs œuvres. La littérature peut-elle alors être une véritable arme contre l'injustice ? Nous verrons qu'elle dénonce et fait connaître l'injustice, puis qu'elle donne aux opprimés la force de lutter.

Paragraphe 1 : La littérature est d'abord une arme parce qu'elle révèle l'injustice. En effet, un livre peut montrer au grand jour ce que le pouvoir cache. Dans Une vie de boy (1956), Ferdinand Oyono fait découvrir, à travers le journal du jeune Toundi, la cruauté et l'hypocrisie des colons ; le lecteur, qui comprend plus que le narrateur naïf, ne peut plus ignorer la réalité. De même, le Discours sur le colonialisme (1950) de Césaire résume cette réalité par une formule frappante, « colonisation = chosification ». En nommant l'injustice, la littérature l'empêche de se faire passer pour la justice.

Paragraphe 2 : La littérature est aussi une arme parce qu'elle donne du courage aux opprimés. Elle leur rend leur dignité et leur montre qu'ils peuvent agir. Dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), Sembène Ousmane raconte la grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger : des hommes et des femmes ordinaires s'unissent et font reculer une compagnie puissante. Le roman devient alors un exemple et un encouragement pour tous ceux qui luttent. La littérature ne remplace pas l'action, mais elle la prépare et la soutient.

Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.

6Je vérifie

Choisis une réponse pour chaque question : la correction s’affiche aussitôt.

1Que signifie « faire le procès » de quelque chose au sens figuré ?
Voir la réponse

Réponse B : l'accuser publiquement en rassemblant des preuves contre lui. Les écrivains ont accusé le colonialisme comme un procureur accuse un coupable.

2Quelle formule résume la pensée de Césaire dans le Discours sur le colonialisme ?
Voir la réponse

Réponse B : « colonisation = chosification ». Pour Césaire, la colonisation transforme le colonisé en chose.

3Qui est Toundi ?
Voir la réponse

Réponse A : le jeune boy, narrateur d'Une vie de boy. Toundi tient un journal où il découvre peu à peu l'injustice coloniale.

4Quel roman raconte la grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger ?
Voir la réponse

Réponse C : Les Bouts de bois de Dieu. Sembène Ousmane y raconte la grève de 1947-1948.

5Quel procédé consiste à faire raconter l'injustice par un narrateur qui ne la comprend pas ?
Voir la réponse

Réponse B : le regard naïf. Le lecteur comprend ce que le narrateur ne voit pas, ce qui renforce la dénonciation.

Tu as fini la leçon ?

Crée ton compte élève gratuit pour cocher les leçons terminées, suivre ta progression et gagner des points au QCM.

Karamö
Un point pas clair ? Dis-moi ce qui te bloque dans cette leçon : je t’explique autrement, pas à pas. Demander à Karamö

Toutes les leçons de Français · 12e SS

Demander à Karamö