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Français · 12e SS

Leçon 33 sur 52

Le réveil des consciences

Je sais expliquer pourquoi et comment les intellectuels noirs ont pris conscience de leur situation au début du XXe siècle, et citer les textes qui marquent ce réveil.

  • 50 min
  • 5 exercices corrigés
  • 2 schémas
  • QCM de 5 questions

À la fin de la leçon, tu sauras :

  • Expliquer les causes historiques du réveil des consciences noires (traite, colonisation, racisme)
  • Présenter la théorie de la « table rase » et les réponses qui lui ont été opposées
  • Situer les grands foyers et les textes du réveil (États-Unis, Haïti, Paris) avant la Négritude

Avant de commencer : Littérature africaine : présentation (leçon précédente) ; notions d'histoire sur la traite et la colonisation

1Je découvre

Au lycée de Labé, le professeur d'histoire lit à ses élèves de 12e un extrait d'un vieux manuel colonial qui présentait l'Afrique comme une terre « sans histoire », dont les habitants attendaient tout de l'Europe. Mamadou lève la main, indigné : « Mais alors, l'empire du Mali, Soundjata, le Fouta théocratique, Samori Touré, ce n'est rien ? »

Le professeur sourit : « Ta réaction, Mamadou, beaucoup d'intellectuels noirs l'ont eue il y a un siècle. Un jour, ils ont cessé d'accepter l'image qu'on leur imposait. Ils ont écrit pour dire qui ils étaient vraiment. »

Mamadou note dans son cahier la question du jour : qu'est-ce qui a provoqué ce « réveil des consciences » noires, et comment la littérature l'a-t-elle exprimé ?

2Je comprends

1. Qu'appelle-t-on « réveil des consciences » ?

Le réveil des consciences (on dit aussi prise de conscience) désigne le moment où des intellectuels noirs d'Amérique, des Antilles et d'Afrique comprennent que leur situation d'infériorité n'est pas naturelle, mais le résultat d'une domination historique. Ils décident alors de la dénoncer et de réhabiliter l'histoire et les cultures noires. Ce mouvement se développe surtout entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 ; il prépare directement la Négritude.

2. Les causes : trois siècles de mépris

a) La traite négrière et l'esclavage. Du XVIe au XIXe siècle, des millions d'Africains sont déportés vers les Amériques. L'esclavage est aboli progressivement (en 1848 dans les colonies françaises, en 1865 aux États-Unis), mais les descendants d'esclaves restent victimes de discriminations.

b) La colonisation. À la fin du XIXe siècle, l'Afrique est partagée entre les puissances européennes (conférence de Berlin, 1884-1885). En Guinée, la résistance de Samori Touré prend fin avec sa capture en 1898. Le système colonial impose le travail forcé, l'impôt, le code de l'indigénat et une école qui enseigne l'histoire de la métropole.

c) Le racisme « scientifique ». Au XIXe siècle, certains auteurs européens prétendent classer les « races » et placent les Noirs au bas de l'échelle. Ces idées servent à justifier la domination.

d) La théorie de la « table rase ». L'idéologie coloniale affirme que l'Afrique n'a ni histoire, ni civilisation, ni culture : le colonisateur arriverait sur une « table rase », une page blanche à remplir. C'est ce qu'on appelle la théorie de la table rase. Elle justifie l'assimilation : l'Africain devrait abandonner sa culture pour adopter celle du colonisateur.

e) La Première Guerre mondiale (1914-1918). Des milliers de tirailleurs africains combattent pour la France. Ils découvrent que l'Europe « civilisatrice » peut elle aussi se livrer à la barbarie, et la reconnaissance promise tarde à venir.

  1. 1Traite et esclavage : l'homme noir est réduit à une marchandise
  2. 2Colonisation : l'Afrique est dominée et ses cultures méprisées
  3. 3Théorie de la table rase : on nie l'histoire et la civilisation africaines
  4. 4Guerre de 1914-1918 : les tirailleurs découvrent les failles de l'Europe
  5. 5Réveil : les intellectuels noirs dénoncent et réhabilitent leur culture
De la domination à la prise de conscience.

3. Les réponses : réhabiliter l'Afrique

a) Les travaux de certains ethnologues. Des chercheurs européens montrent que l'Afrique possède des civilisations anciennes et raffinées. L'Allemand Leo Frobenius, dans son Histoire de la civilisation africaine (traduite en français en 1936), décrit la richesse des arts et des sociétés africaines ; le Français Maurice Delafosse étudie l'histoire du Soudan occidental et ses langues. Ces travaux donnent aux intellectuels noirs des arguments contre la table rase. Senghor dira plus tard combien la lecture de Frobenius l'a marqué.

b) Les foyers du réveil. Le réveil ne naît pas d'abord en Afrique, mais là où des Noirs instruits vivent au contact direct du racisme :

FoyerActeurs et textesIdée principale
États-UnisW. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir (1903) ; la renaissance de Harlem (années 1920) : Langston Hughes, Claude McKayrefuser la « ligne de couleur », être fier d'être noir
HaïtiJean Price-Mars, Ainsi parla l'oncle (1928)cesser d'imiter la France, valoriser l'héritage africain (contes, croyances, langue créole)
ParisRené Maran, Batouala (1921) ; les sœurs Nardal et La Revue du monde noir ; Légitime défense (1932)dénoncer les abus coloniaux, refuser l'assimilation

c) Batouala (1921), le scandale. René Maran, administrateur colonial, écrit ce « véritable roman nègre » sur la vie d'un chef en Oubangui-Chari (l'actuelle Centrafrique). La préface dénonce durement les abus de la colonisation. Le livre reçoit le prix Goncourt, ce qui crée un scandale : sous la pression, Maran finit par démissionner de l'administration coloniale. Pour la première fois, un écrivain noir attire l'attention du grand public français sur les réalités coloniales.

d) Légitime défense (1932). Des étudiants martiniquais à Paris (Étienne Léro, René Ménil, Jules Monnerot) publient une revue qui n'aura qu'un numéro. Ils attaquent la poésie antillaise qui imite les poètes français et réclament une littérature qui exprime la vraie personnalité antillaise.

4. Ce que le réveil apporte à la littérature

Le réveil des consciences transforme la manière d'écrire :

  • le Noir devient sujet de son histoire, et non plus simple décor exotique vu par un Européen ;
  • les écrivains dénoncent : esclavage, colonisation, racisme ;
  • ils réhabilitent : histoire africaine, traditions, spiritualité, art ;
  • ils refusent l'assimilation et cherchent une expression propre (rythmes, images, oralité).
Vision coloniale
  • L'Afrique n'a pas d'histoire
  • Le Noir doit s'assimiler
  • Culture africaine = primitive
  • Le Noir est décrit par l'Européen
Vision du réveil
  • L'Afrique a des empires et des civilisations
  • Le Noir doit s'assumer
  • Culture africaine = richesse à faire connaître
  • Le Noir parle de lui-même
Deux regards opposés sur l'Afrique.

Méthode

Pour expliquer un texte du réveil des consciences :

  1. Je situe l'auteur (origine, date, foyer : États-Unis, Haïti, Paris).
  2. Je repère ce que l'auteur dénonce (racisme, colonisation, assimilation).
  3. Je repère ce qu'il valorise (histoire, culture, fierté noire).
  4. Je relève les procédés qui traduisent la révolte ou la fierté (ironie, questions, exclamations, oppositions).
  5. Je relie le texte à la théorie de la table rase et je montre comment il la réfute.

Exemple

Texte d'étude (écrit pour cette leçon, à la manière des auteurs du réveil) :

« On m'a dit que mes pères n'avaient rien bâti. On m'a dit que ma mémoire était vide comme une calebasse fendue. Mais j'ai entendu le griot : il chantait des empires plus vastes que des royaumes, des villes où l'on copiait des livres, des rois qui rendaient justice sous le fromager. Alors j'ai rendu à l'école sa leçon, et j'ai repris la mienne. »

Analyse :

  • Ce qui est dénoncé : le discours colonial qui nie l'histoire africaine (« On m'a dit que mes pères n'avaient rien bâti ») ; c'est la théorie de la table rase.
  • Ce qui est valorisé : la mémoire du griot, les empires, la justice, le savoir (« des villes où l'on copiait des livres »).
  • Procédés : l'anaphore « On m'a dit » souligne le poids du discours imposé ; la comparaison « comme une calebasse fendue » reprend avec ironie l'image du vide ; le connecteur « Mais » marque le renversement ; la dernière phrase exprime le refus de l'assimilation.
  • Conclusion : le texte illustre le passage de la honte imposée à la fierté retrouvée.

Exemple

Expliquer le scandale de Batouala en quatre phrases.

En 1921, René Maran, écrivain noir et fonctionnaire colonial, publie Batouala. Dans sa préface, il dénonce les abus de la colonisation en Oubangui-Chari. Le roman reçoit le prix Goncourt, la plus célèbre récompense littéraire française, ce qui donne à ses critiques un immense écho. La polémique qui suit pousse Maran à démissionner de l'administration, mais son livre devient un symbole pour les futurs écrivains de la Négritude.

3Je retiens

Je retiens

Réveil des consciences : moment où les intellectuels noirs refusent l'infériorité imposée, dénoncent la domination et réhabilitent les cultures noires (fin XIXe - années 1930).

Causes : traite et esclavage, colonisation, racisme, théorie de la table rase, guerre de 1914-1918.

Théorie de la table rase : l'Afrique n'aurait ni histoire ni civilisation ; elle justifie l'assimilation.

Réponses : ethnologues (Frobenius, Delafosse) ; Du Bois (1903) et la renaissance de Harlem ; Price-Mars, Ainsi parla l'oncle (1928) ; Maran, Batouala (Goncourt 1921) ; Légitime défense (1932).

Ce réveil prépare directement la Négritude.

4Erreurs fréquentes

  • Confondre réveil des consciences et Négritude : le réveil est la période de préparation ; la Négritude est le mouvement structuré qui naît à Paris dans les années 1930.
  • Croire que le réveil commence en Afrique : ses premiers foyers sont aux États-Unis, en Haïti et à Paris, là où des Noirs instruits affrontent le racisme.
  • Dire que Batouala est un livre contre la France : Maran dénonce les abus du système colonial, pas la culture française.
  • Réciter les causes sans les relier : montre comment chaque cause a nourri la révolte des écrivains.

5Je m’exerce

1Exercice 1

Définis en une phrase : a) la théorie de la table rase ; b) l'assimilation ; c) le réveil des consciences.

Voir le corrigéCacher le corrigé

a) La théorie de la table rase est l'idée coloniale selon laquelle l'Afrique n'aurait ni histoire, ni culture, ni civilisation avant l'arrivée des Européens.

b) L'assimilation est la politique qui demande au colonisé d'abandonner sa culture pour adopter celle du colonisateur.

c) Le réveil des consciences est le moment où les intellectuels noirs refusent l'infériorité qu'on leur impose, dénoncent la domination et réhabilitent les cultures noires.

2Exercice 2

Associe chaque texte à son auteur et à son foyer : Ainsi parla l'oncle ; Batouala ; Les Âmes du peuple noir ; Légitime défense. Auteurs : René Maran ; W. E. B. Du Bois ; Jean Price-Mars ; Étienne Léro, René Ménil et Jules Monnerot.

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  • Ainsi parla l'oncle : Jean Price-Mars, Haïti (1928).
  • Batouala : René Maran, Paris (1921).
  • Les Âmes du peuple noir : W. E. B. Du Bois, États-Unis (1903).
  • Légitime défense : Étienne Léro, René Ménil et Jules Monnerot, Paris (1932).

3Exercice 3

Explique en cinq lignes pourquoi la Première Guerre mondiale a contribué au réveil des consciences.

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Exemple de réponse :

Pendant la guerre de 1914-1918, des milliers de tirailleurs africains ont combattu en Europe pour la France. Ils ont vu que l'Europe, qui se disait porteuse de civilisation, pouvait se déchirer dans une guerre d'une violence extrême. Ils ont aussi versé leur sang sans obtenir l'égalité espérée. Cette expérience a fait tomber le mythe de la supériorité européenne et a nourri le sentiment d'injustice des intellectuels noirs.

4Exercice 4

Lis ce texte écrit pour l'exercice, puis réponds.

« Vous avez compté nos dents au marché des hommes, vous avez compté nos têtes pour l'impôt, vous avez compté nos bras pour la route. Mais qui a compté nos chants ? Qui a compté nos sages ? Qui a compté nos siècles ? »

a) Quel est le thème du texte ?

b) Relève et nomme deux procédés d'écriture.

c) Quelle idée coloniale ce texte combat-il ? Justifie.

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a) Le texte dénonce la façon dont le colonisateur a réduit les Africains à une valeur matérielle (marchandise, impôt, main-d'œuvre) en ignorant leur culture.

b) L'anaphore « vous avez compté » puis « qui a compté » martèle l'accusation ; les questions rhétoriques finales n'attendent pas de réponse et soulignent le mépris subi ; on peut aussi relever l'énumération (dents, têtes, bras).

c) Il combat la théorie de la table rase : en demandant « qui a compté nos siècles ? », l'auteur rappelle que l'Afrique a une histoire et une culture (chants, sages) que le colonisateur a refusé de voir.

5Exercice 5

(Rédaction guidée) En douze à quinze lignes, explique à un élève de 10e ce qu'a été le réveil des consciences noires. Ton texte comprendra : une définition, deux causes, deux exemples d'œuvres, une phrase de conclusion qui annonce la Négritude.

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Exemple de réponse :

Au début du XXe siècle, des intellectuels noirs ont vécu ce qu'on appelle le réveil des consciences : ils ont compris que l'infériorité dont on les accusait n'était pas naturelle, mais le produit d'une longue domination. Cette domination commence avec la traite négrière, qui a fait de millions d'Africains des marchandises. Elle se poursuit avec la colonisation, qui prétend que l'Afrique n'a pas d'histoire : c'est la théorie de la table rase. Pour répondre, des écrivains prennent la plume. Aux États-Unis, W. E. B. Du Bois publie Les Âmes du peuple noir en 1903 et dénonce la « ligne de couleur ». En France, René Maran reçoit en 1921 le prix Goncourt pour Batouala, dont la préface critique les abus coloniaux. En Haïti, Jean Price-Mars invite ses compatriotes à aimer leur héritage africain. Ces voix préparent le grand mouvement qui naîtra à Paris dans les années 1930 : la Négritude.

Cherche d’abord seul, sur ton cahier, puis ouvre le corrigé pour comparer.

6Je vérifie

Choisis une réponse pour chaque question : la correction s’affiche aussitôt.

1Que prétend la théorie de la table rase ?
Voir la réponse

Réponse B : que l'Afrique n'aurait ni histoire ni civilisation. Cette théorie coloniale nie l'histoire africaine pour justifier l'assimilation.

2Quel roman de René Maran obtient le prix Goncourt en 1921 ?
Voir la réponse

Réponse C : Batouala. Batouala, « véritable roman nègre », fait scandale par sa préface anticoloniale.

3Qui est l'auteur d'Ainsi parla l'oncle (1928) ?
Voir la réponse

Réponse A : Jean Price-Mars. L'Haïtien Jean Price-Mars invite à valoriser l'héritage africain de Haïti.

4Quel ethnologue allemand a contribué à réhabiliter les civilisations africaines ?
Voir la réponse

Réponse B : Leo Frobenius. Leo Frobenius a décrit la richesse des civilisations africaines ; Delafosse était français.

5Quel mouvement le réveil des consciences prépare-t-il directement ?
Voir la réponse

Réponse B : la Négritude. Les idées du réveil sont reprises et structurées à Paris par les fondateurs de la Négritude.

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